Chapitre 3



Autour, désormais, une rue bondée de passants. L’air ambiant réchauffé. À droite, il aurait dû y avoir cinq marches, une esplanade et l’entrée d’un immeuble. À présent, le bâtiment avait pignon sur rue. Ses vitres, non plus transparentes, mais teintées en bleu. Il revint sur ses pas sans reconnaître Montréal.

À gauche, au lieu d’une rue, il y avait une grande avenue. Ses voies par deux fois élargies, sillonnées de bolides dans les deux sens. Tous donnaient l’impression de se déplacer en lévitation, à dix centimètres au-dessus de la chaussée.

Sur le trottoir d’en face, un immeuble, véritable colosse de la forme de l’Empire State Building de New York. Il dépassait les mille mètres de hauteur, comme tous les autres. Tous si hauts qu’ils atteignaient les nuages. Le ciel était bleu et parsemé de zones incandescentes, jaunâtres et rougeâtres. C’étaient les phénomènes lumineux d’une aurore boréale.

Il restait paralysé, le regard happé par la démesure et la beauté. Il connaissait le rêve lucide, lorsque le sujet était conscient de son songe en plein sommeil. Peut-être se réveillerait-il dans son lit ? Il se mordit les lèvres et se gifla dans l’espoir de se réveiller. Autour, les passants, imperturbables, en déplacement. Il voulut passer un appel, mais son téléphone n’avait plus de connexion.

« Mais… je connais ces gens », se dit-il en observant chaque visage.

Dans un regard, il découvrait un ancien camarade d’école. Dans un autre, une amie croisée la veille ou une actrice. Dans un aboiement, un berger allemand qu’il avait eu.

Il remarqua un écriteau. Il indiquait la direction vers un lieu nommé « Dôme », qu’il situait à cent kilomètres.

« Eliam », grogna quelqu’un.

Il se retourna et découvrit un homme à la forte carrure, portant lunettes de soleil et débardeur, debout près d’une Lotus. Mais Eliam s’enfuit. Il courait à présent en espérant retrouver un endroit rassurant. Là d’où il venait, et où il avait toujours connu le réconfort. Alors, l’environnement se métamorphosa en fonction de ce désir. Le ciel prit une couleur bleue. D’un côté, les immeubles baissaient en taille et en nombre. Ils étaient parsemés en quelques endroits d’arbres et de végétation. De l’autre, ils disparaissaient, laissant place à une lagune. Le soleil marquait davantage sa présence. Interrompant sa course, Eliam découvrit un autre lieu, qui ressemblait à Abidjan.

À cette vue, il se calma, car elle semblait tellement familière et si naturelle. Il scrutait l’horizon, désormais en toute sérénité. Un sentiment de paix s’installait. Il s’étonnait de vouloir rester pour toujours dans ce monde inconnu.

« Quel est ce phénomène ? La réalité se transforme selon mes émotions intimes… ou simplement mon inconscient, comme dans un rêve. »

Et en face, la lagune s’étendit pour devenir un océan. Sur la rive, le paysage se transformait, prenant les allures de différentes villes côtières africaines. Bassam. Lomé. Dakar.

À côté, de nouveau, l’insigne du Dôme et cet inconnu qui s’approchait. Eliam, cette fois, le laissa arriver.

« Tu aimes ce paysage ? demanda l’inconnu.

— Qui es-tu ? Où suis-je ? dit Eliam, quelque peu sur la défensive.

— Mon nom est Rodéo.

— Il me semble te connaître… comme tout ici !

— Évidemment. Tu as toujours été ici. »

Rodéo le fixa du regard et reprit avec un air plus grave :

« Le temps presse, Eliam… Tu dois me suivre au Dôme.

— Le Dôme ?

— Nous devons nous y rendre, car notre monde est menacé par les fantassins. Si on ne les arrête pas, ils imposeront leur tyrannie. La peur. Et plus rien ne sera possible.

— Qui sont-ils ? Où sont-ils ?

— Découvre… dit-il, découvre le désastre de leur passage, à trente-six lieues d’ici. »

Rodéo ouvrit ses mains, d’où se déploya un film en trois dimensions montrant une population en proie à la panique, fuyant dans les rues d’une cité détruite, plongée dans l’obscurité. Elle était attaquée par des hommes encapuchonnés en treillis noirs. Ils tiraient avec leurs arbalètes. Des forces de l’ordre essayaient tant bien que mal de contenir l’attaque.

« Les flèches, dit Eliam avec effroi, les flèches de la critique !

— Ils prennent ville après ville. Ils arrivent… »

Le ciel s’assombrissait. La mer s’agitait. Le vent se levait. Autour, les gens hurlaient d’effroi et prenaient la fuite.

« Viens ! Au Dôme se trouve la solution. »

Mais il ferma les yeux, avec le désir ferme de sortir de l’étrange. En les rouvrant, il revit sa réalité habituelle : Montréal, le centre-ville, le ciel gris, la brume, les voitures, les passants et l’entrée de l’hôtel en face. Et la jeune passante qui riait encore. Tout semblait s’être produit en un clin d’œil.

Avait-il halluciné ? L’horloge de l’entrée de l’hôtel affichait toujours sept heures. Quant à sa propre montre, elle avançait désormais de dix minutes. Point d’hallucination ! Le phénomène avait eu lieu matériellement dans un lieu inconnu, et il en avait mesuré le déroulement. Dix minutes dans cet ailleurs pour moins d’une seconde dans sa réalité habituelle. Il s’assit sur les marches pendant près d’un quart d’heure pour encaisser le choc.

« J’étais dans une autre réalité… qui reflète mon inconscient ! Comment est-ce possible ? » se demanda-t-il.

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