Chapitre 1



Il avait le pouce sur le bouton « Envoyer ». Il l’effleurait presque. Sa main tremblait encore. Alors, il l’ôta de l’écran. Cette réponse, se disait-il, il pourrait l’envoyer à son ami un peu plus tard, après tout. Allez, il se donnait un peu de temps pour réfléchir. Le courage lui viendrait bien, pensa-t-il encore. Pour l’heure, quelques pensées lui venaient à l’esprit. Des images d’une ville futuriste. Elles étaient agréables, rassurantes. Sa réponse, il se promettait d’y revenir dans un instant. Il l’oublia. Déjà, il marchait en pensées dans une avenue aux gratte-ciels si hauts qu’ils touchaient un ciel aux couleurs d’aurore boréale. Des voitures filaient au-dessus de la chaussée. Ensuite survinrent quelques secousses, puis le retour à la réalité. Revenant à lui, il se redressa en sursaut, attirant l’attention des passagers de cette rame de métro. Puis il se calma et, d’un sourire gêné, masqua son embarras. Assis à sa droite, un homme d’un certain âge ne cachait ni son amusement ni son étonnement.

« J’ai cru avoir manqué ma station, dit-il à l’homme.

— Et quelle est votre station ? J’aurai peut-être à vous réveiller d’ici là. »

Il répondit par un sourire timide.

« Le plus étrange, reprit l’homme, c’est que vous gardiez les yeux ouverts.

— Disons que… je visualisais.

— Ah, si seulement nous pouvions voir votre rêverie ! Elle semblait si captivante.

— Je pourrais arranger ça…

— Vous pourriez faire apparaître vos pensées ? Comme ça ? »

Souriant, il fit défiler les photos de son téléphone pour afficher une image.

« Non, grâce à ce tableau ! » dit-il en lui tendant son téléphone.

L’homme l’observa et demeura en contemplation le temps d’une station.

« C’est beau ! On croirait pouvoir entrer dans ce monde. C’est de vous ?

— Je l’ai peint, dit-il alors que son visage s’illuminait. Regardez bien l’écran, à présent : l’image change, elle est vivante. Ces effets sont créés par ordinateur via un algorithme que j’ai élaboré. À un certain niveau, l’image digitale se crée elle-même. J’ai voulu évoquer la nouveauté de l’instant.

— Innovant ! Vous combinez peinture et intelligence artificielle. Exposez-vous ?

— Peut-être…

— Vous le devez ! Absolument !

— On me le propose, justement. Mon meilleur ami. Mais…

— Mais ? »

Le visage du jeune se fit alors plus grave. Il reprit son téléphone pour montrer le message qu’il hésitait encore à envoyer.

« Quelque chose bloque, dit-il.

— Vous avez peur. Mais au fond, croyez-moi, vous le désirez ! Impossible de produire une telle œuvre, sinon !

— En fait… je sens qu’une exposition est une porte ouverte sur une nouvelle vie. Et ça ne correspond pas vraiment à l’image que je me fais de moi. Et puis il y a les critiques. Je les ressens comme des flèches tirées contre moi.

— Belle analogie, les flèches… Permettez-moi de vous aider. »

L’homme lui prit le téléphone des mains et approcha son pouce du bouton d’envoi.

« Non ! » cria-t-il en avançant sa main vers l’appareil.

Mais l’homme avait feint le mouvement pour, au contraire, éteindre l’appareil. Il le lui rendit et reprit :

« Ce n’est pas le moment de l’envoyer. Vous êtes rêveur. Assumez d’abord celui qui se cache à la source de votre rêverie et ensuite, ça se débloquera… »

Sa station arrivant, il se leva.

« Je vous aurai donc tenu éveillé, dit encore l’homme en souriant. Votre nom ?

— Eliam !

— Appelez-moi pour l’exposition, Eliam », dit-il en lui laissant sa carte.

Eliam sortit du métro et, en ce vendredi soir d’automne, il retrouva une avenue de Montréal qui baignait dans une atmosphère grise et sombre. La pluie venait de cesser, laissant derrière elle un arrière-fond de brume. Devant, au loin, les immeubles perdaient leurs contours en leur sommet. Il allait retrouver les autres…

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